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A lire : les livres et quelques articles
de Chantal Calatayud,
psychanalyste, didacticienne analytique,
auteur,
parus dans Psychanalyse magazine.

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Alex Jaffray et Le monde de Marty

 
 


M
artin Sauvier dit "Marty", âgé de dix ans et déjà malade, va faire une rencontre insolite et en apparence fortuite durant son hospitalisation, celle d'Antoine Berrant. Ce septuagénaire, aphasique et diminué par un Alzheimer, a cependant gardé sa conscience et restitue toute sa sensibilité par une voix off que peut émotionnellement s'approprier le spectateur. Alex Jaffray, co-scénariste du "Monde de Marty", a accepté de commenter non seulement ce film mais de donner son point de vue sans complaisance aucune.

P.M. : Analytiquement "Le monde de Marty" est un film qui déclenche des interrogations. Comment vous est venue l'idéede ce sujet difficile et intellectuel ?
Alex Jaffray : Cette idée m'est venue avec la collaboration de Denis Bardiau avec qui j'ai co-écrit le film. Denis est scénariste et réalisateur depuis bien plus longtemps que moi. Je suis allé le voir sur son lieu de travail qui était le bureau de production de Luc Besson et je lui ai proposé mon idée. En fait, l'idée du "Monde de Marty" m'est venue parce que mon grand-père a eu la maladie d'Alzheimer et, enfant, je me suis toujours dit, face à cette grande carcasse muette et vivante à la fois, que la vie est cruelle. Je me suis demandé alors si l'on avait une voix intérieure, une conscience, lorsque l'on se trouve dans cet état de délabrement physique et mental.

P. M. : Le choix du petit garçon s'est fait comment ?
A. J. : Par un énorme casting. Sur une dernière sélection de cinq enfants, Denis a choisi le très énergique Jonathan Demurger. C'est d'ailleurs la remarque faite par les critiques, trouvant que cet enfant avait trop bonne mine pour être malade !

P.M. : Il est surprenant d'entendre que des critiques puissent tenir ce raisonnement-là car, ce qui est intéressant au cinéma, c'est d'aller au-delà de l'image.
A. J. : C'est le jeu. J'ai pendant un an et demi moi-même présenté sur la cinquième une émission de cinéma; je suis passé de l'autre côté de la caméra en interviewant des scénaristes, comédiens et réalisateurs. Lorsque l'on crée unfilm, un disque ou un magazine, on rentre dans le jeu de la critique avec bon ou mauvais esprit... Chacun verra le même film mais avec des points de vue différents, comme tout travail de création. Cependant, je pense que le film n'a pas été bien reçu à aujourd'hui car le parcours de vie de ces deux personnages malades ne donne pas envie d'aller le voir, surtout lorsqu'on travaille dans la grisaille urbaine. Mais, c'est une histoire très optimiste aussi car, même malade, on peut s'accrocher à la vie pour que les choses avancent. Malheureusement, le film a plutôt été présenté comme un mélo... Les journalistes donnent leur avis par rapport à l'axe qui leur est annoncé et les critiques peuvent se laisser influencer...

P.M. : Que doit-on attendre d'un film ?
A.J. : De l'émotion pure, que ce soit drôle, triste, réaliste. Le cinéma c'est le cirque moderne d'aujourd'hui.

P.M. : Pour quelles raisons, selon vous, Michel Serrault a-t-il accepté ce rôle difficile ?
A.J. : C'est lui qui nous a choisis et non le contraire. Denis et moi avons dressé une liste de comédiens pour le rôle de Berrant, avec Serrault en premier lieu ; lorsque l'on a contacté l'agent de Michel Serrault, celui-ci nous a appris qu'il ne faisait pas de premier long métrage, ce qui était le cas de Denis Bardiau en tant que réalisateur. Déçus, nous sommes allés voir d'autres comédiens de renom et avons donné le scénario à quelques réalisateurs-amis car les chaînes de télévision n'étaient pas très enthousiastes non plus. Edouard Molinaro l'a lu et nous a dit que ce film était fait pour Michel Serrault ; sans nous en parler, il lui a remis le scénario. Deux jours plus tard, Serrault a appelé la production souhaitant nous rencontrer...

P.M. : Vous l'avez senti intéressé ou avez-vous eu l'impression que c'était un père qui cherchait à encourager ses petits ?
A.J. : Non, personnellement je m'attendais à ce côté paternaliste mais il m'a donné davantage l'impression de vouloir défendre quelque chose. Il a fait environ cent trente films où il a quasiment tout joué. Il est toujours à la recherche de nouvelles sensations en tant que comédien et, là, nous lui avons amené un scénario où tout son talent devait s'exprimer uniquement avec les yeux, puisque le reste de son corps était immobile. C'était un défi pour lui ! Pour l'instant, c'est la rencontre de notre vie.Nous avons passé six mois avec cet homme. Lorsque nous étions à table avec lui, c'est finalement le cinéma français qui dînait avec nous. Il a fait tant de choses avec tant de grands noms... c'est fascinant ; Michel est une des plus grandes cultures du cinéma !

P.M. : Est-ce difficile d'avoir commencé ainsi ou est-ce une opportunité ?
A.J. : Ca aide ! C'est très motivant et ça permet de fabriquer un film et de le préparer de façon pointue et exigeante.

P.M. : Considérez-vous que "Le monde de Marty" soit une réussite ou un échec ?
A.J. : C'est une réussite, simplement parce que le film existe. Il s'est vendu quasiment dans le monde entier : au Mexique, en Italie, au Japon, en Allemagne, à Hong-Kong, dans le plus grand réseau de distribution canadien. Le film sort également en vidéo et passe, dans quelques mois, sur Canal Plus, puis il y aura une diffusion sur France 2.

P.M. : Qu'est-ce qu'un bon scénario ?
A.J. : C'est un scénario qui peut être transposé, c'est-à-dire qu'il n'est pas lié à une époque, ni à des personnages. Un bon scénario doit permettre de ressentir une sorte de pure émotion en touchant à l'essentiel, comme la psychanalyse ; un bon film met le spectateur dans un "état second", lui permettant de capter des choses essentielles qui le renvoient à lui-même. Il rentre alors chez lui avec un plus dans ses sacoches. C'est vrai qu'en France on a tendance à moins faire rire les gens, à moins les faire réfléchir... Le cinéma français a un côté un peu gris, la barre sur le sourcil et les épaules tombantes.

P.M. : Le talent consiste-t-il à dédramatiser les faits de la vie quotidienne ?
A.J. : Oui mais sans tomber dans le burlesque. C'est davantage poser une réalité sur les vrais problèmes. Au milieu de sa propre tourmente, on peut voir une petite lumière soudain s'éclairer, voir la vie d'une autre manière au travers d'un film et s'en trouver grandi. Malheureusement, ce n'est pas le cas pour le cinéma français d'où l'on sort le plus souvent rapetissé. Le cinéma français est un cinéma qui se dessert et qui dessert ses congénères. Le public français n'a plus envie d'aller voir un film français s'il n'est pas drôle. C'est la projection à l'écran de sa vie très simple qu'il demande et qui correspond à une sortie en famille.

P.M. : Comment se porte le cinéma intimiste ?
A.J. : Ca n'intéresse plus personne mais tout le monde est allé voir "Astérix et Obélix" ! Claude Berry a fait sept millions d'entrées pour rembourser le film comme s'il fallait défendre l'équipe de France au stade de France ; c'est très chauvin. Personne n'a aimé ce film...

P.M. : N'y a-t-il pas une façon d'informer et d'aiguiser le regard, l'écoute du spectateur quel qu'il soit ?
A.J. : J'ai été enseignant pendant quatre ans et je crois beaucoup à la pédagogie ; il est impossible d'éduquer quelqu'un si la personne, à la base, n'a pas au moins un pour cent l'envie d'apprendre. L'individu ne souhaite souvent que la facilité car, aujourd'hui, tout est immédiat. Il suffit d'appuyer sur un bouton et tout est là.Le choix d'un film, maintenant, se fait au travers de l'acteur principal, Bruce Willis, Belmondo... Les gens sont attirés par le titre du film, plutôt simple, pas trop long... Il ne reste que la distraction et leplaisir pouvant rentrer dans ces paramètres réduits. Tous ne rentrent pas dans ce schéma, bien sûr, car les spectateurs ne sont pas crétins ; "Ridicule", par exemple, a très bien marché mais l'être humain est paresseux à la base et moi le premier !

P.M. : Qu'est-ce qu'une émotion ?
A.J. : Une émotion c'est ce qui se voit sur un visage, une commissure qui se lève, un pli sur le front... Pour "Marty", un de mes plaisirs a été de m'installer au premier rang lors des projections dans les salles et de me retourner pour voir comment les gens réagissaient. C'est fascinant d'écrire un scénario, puis d'entendre résonner la voix de l'acteur et de voir la réaction sur les visages des spectateurs. Une émotion, c'est une association de mots et de mouvements qui, tout à coup, créent sur le visage d'une personne que je ne connais pas quelque chose...

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Interview réalisée pour Psychanalyse Magazine en octobre 2000.

 


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